LOOKING FOR THE BLUE NOTE !
Soit : une quarte augmentée (ou quinte diminuée), soit : tierce et septième bémolisées.
Le disque vinyle fut, et est redevenu aujourd’hui, le format d’art graphique le plus parfait qui soit : un rond dans un carré. Des ronds dans des carrés, « le Cubisme » en somme, une idée originale de Georges Braque, une obsession pour Pablo Picasso, une monomanie chez Juan Gris, une manière pour Robert Delaunay qui peignirent à eux tous tant de guitares.
BLUE NOTE, AU PIED DE LA LETTRE : UN NOM, UN SUPPORT,
Toute inédite, moderne sinon abstraite, fut-elle, la représentation des « guitares » chez ces grands artistes peintres symbolise l’expression insondable de mélancolie que figure l’instrument dans l’imaginaire de chacun. Il suffit d’en voir une dans une de leur toile, pour que, sans délais, elle vous teinte l’âme de son caractère sensible, fragile et fière, aussi indélébile que la peinture à l’huile.
L’esprit même de la « Musique », sa nature, sa culture, son énergie, son intellection, sa spiritualité vous envahie alors. L’émotion esthétique opère. L’art vous touche et vous touchez à son ineffable religiosité, le court instant de la contemplation d’un tableau fait de tissu de toile, de pigments travaillés et d’un brin de lumière, celle de l’artiste.
Quel rapport avec « la blue note » ? Mais tous les rapports du monde ! Que l’on soit mélomane, que l’on soit musicien, le même pouvoir évocateur que celui de nos « guitares cubistes » agit et s’étoile comme une incantation magique lorsque l’on évoque le label Blue Note.
Depuis maintenant plus de 80 ans, la maison de disque n’a de cesse d’être « une promesse de l’Art » pour qui retire la fine cellophane d’un disque mythique du catalogue historique ou d’une nouveauté de l’année : compact Disc, DVD, 180g pur vinyle, « qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse » nous enjoint Alfred de Musset, « Enivrez-vous ! », nous ordonne Charles Baudelaire, « The Finest in Jazz since 1939 » nous rappelle le cartouche accompagnant le logo sobre et épuré.
Une fois encore, tout comme nos guitares cubistes renvoient à bien plus qu’elles-mêmes pour ceux qui les peignent et les reçoivent, les mots Blue Note revêtent bien plus que la définition strictement technique et musicologique des intervalles solfiés qui caractérisent le discours musical des idiomes que sont le blues et le jazz. Dans la dureté et le désordre des rapports humains, le gamme musicale pentatonique africaine de cinq notes s’est frottée à la gamme occidentale diatonique de sept notes. En actant et jouant de cette rencontre forcée, est né un mode d’expression où des demi-tons des gammes mineure et majeure sont altérés et vous tirent l’oreille. Ce sont des tensions charnelles et morales palpables, fait de la contradiction de l’état d’esprit du musicien qui se fait joie en jouant sa tristesse, fait d’abord de prosaïsmes folkloriques puis de métaphores sophistiquées.
Aussi, au-delà de ce sens premier, la locution Blue note, résume à elle seule, et mieux qu’aucune autre, l’alliance viscérale et vespérale du spleen et de la soul. Allégorie des « idées noires », que l’ont traduis littéralement « diables bleus » outre atlantique, ce nom de Blue Note, condense avec subtilité et bonheur l’atmosphère nostalgique et créative de la musique de jazz teintée de blues.
C’est ici une esthétique forte que l’on retrouve jusque dans la ligne éditoriale des pochettes de disques Blues Note qui traduisent si bien l’atmosphère des accords travaillés et des mélodies inspirées. C’est à de véritables artistes, photographes, graphistes, peintres – comme au jeune Andy Warhol – que furent confiées les visuels de ces ronds dans des carrés… Où la boucle est bouclée, Blue Note joue de son nom, un nom qui dit ce qu’elle est depuis le pied de sa police de caractère – toute terre à terre – jusqu’au nuage ovale bleu – spleenétique – de son logo bleu roi azuréen.
BLUE NOTE, QUÊTE D’ESTHÈTE : CONTRAINTE & CRÉATIVITÉ,
Au commencement, il y eut, au siècle dernier naissant l’invention de « la reproduction mécanique ». Elle diffusa partout où elle le pouvait la musique au-delà du pavillon des saxophones, des tables des pianos, des poitrines des chanteuses, de la bouche des guitares d’où sortent toujours la vérité des émotions.
Puis, vint l’épiphénomène de « la mécanique des reproductions ». La musique se pouvait entendre partout hors contexte, s’apprendre via le pavillon d’un phonographe, d’un électrophone, d’un magnétophone et de toutes les évolutions possibles du support. Le jazz, cette musique qui par définition ne se radote pas, dont on ne commémore jamais la partition quand on joue ne serait-ce que le thème d’un standard – sur lequel on ne reproduit pas deux fois la même improvisation-, cette musique fut l’objet de fixation compulsive et quasi systématique. On pouvait enfin graver dans le marbre sinon l’œuvre d’un artiste, l’instant de sa musique. Son discours n’avait eu jusqu’à lors que la vocation d’habiter « l’ici et maintenant », une définition possible et potable de l’artefact musical. L’artiste pouvait dès lors user et jouer d’une partition magnétique, jouir d’une espace de créativité autre que la représentation, la production musicale du bal, du récital, du concert.
L’histoire des séances d’enregistrement de la musique de jazz de années vingt aux années soixante constitue à elle seule une aventure culturelle, un système riche et complexe, qui ne rougirait pas devant la magnificence et les affres des commandes des Médicis, « Princes des Arts et des Sciences », de la Florence renaissante !
Le label Blue Note, fondé en 1939 à New-York par Alfred Lion et Max Margulis avait un cahier des charges inédit et précis en l’espèce. Il était question pour le musicien sous contrat d’inscrire sa production dans la ligne éditoriale de la maison. Elle consistait, et consiste toujours, en la contrainte de conserver l’esprit séminal de la soul, autrement dit le blues au sens poétique du terme, dans le tout d’un album résolument jazz construit et cohérent. Il n’est d’art sans contrainte, sans jeux, sans règles – une des exigences propres à l’improvisation contrairement aux idées reçues -, il n’est de création sans altérité, sans moteur, sans but, sans quête. La quête de Blue Note, c’est précisément ce supplément d’âme demandé à l’artiste enregistré sur le label. Ici, nullement question de « bœuf », d’interminables « jam-sessions » bouche-trous. Il y a ici un enjeu esthétique : celui de la composition, du son, de l’introspective. Si l’on devait parler de dogme, e serait celui de l’expression du cœur.
La période historique de Blue Note résonne du nom des artistes de légendes qui ont enregistré dans cette dynamique pour le label et qui en ont fait le prestige. Il faudrait tous les citer, ou bien aucun, tant il est vrai que le Who’s Who du jazz se confond avec le catalogue Blue Note. On dira simplement, Horace Silver, John Coltrane, Eric Dolphy, Miles Davis, Bud Powell, Dexter Gordon, Sonny Rollins, Lee Morgan, Herbie Hancock, Sonny Clark, Jimmy Smith, Paul Chambers, Grant Green, Kenny Burrell, Biréli Lagrène pour conclure encore avec trois guitares aussi bleues que philosophales.
Tous se sont prêtés à ce jeux sacré de la recherche fervente de la Blue Note, tous ont donné un ou plusieurs « graal » au label en respectant la consigne de se mettre à nu, en descendant dans leur affect, leur moi profond. À leur tour, ces enregistrements disent ce qu’ils sont, ils regorgent d’émotions vraies, du bleu de l’intime, du bleu de l’âme, de force et de joie. Aujourd’hui, ils trouvent toujours et encore – et sans coups férir- leur public parce que leurs « petites notes bleues » ont le secret de l’universalité de la condition humaine.
Certains disques sont très gaie et insouciant, d’autres plus éthérée et vaporeux. La musique n’adoucie pas les mœurs, elle les exacerbe. Elle renvoie chacun, compositeur, interprète, auditeur à leur propre vibration, elle éveille des émotions qui participent autant de la madeleine proustienne qu’à la fraîcheur de l’inconnu ressenti. Jouer la Blue note est à la portée de tout apprenti jazzmen qui en maitrise la théorie. Mais la mûrir, la cueillir, venir la poser à sa juste place, il ne faut parfois pas moins d’une vie d’artiste pour y parvenir. Quand cela advient, c’est à chaque fois un précieux bonheur.
BLUE NOTE, LA NOTE UNIVERSELLE, LA NOTE D’AMOUR,
C’est historiquement et indéniablement en Europe, en France plus exactement que le jazz, puis le blues son frère, fut reconnu et consacré comme un art et non comme un simple folklore. Les musiciens de jazz reçurent spontanément en France la considération et le respect. Très vite, le pays devint une respiration, une cours de jeu, « the place to be », et enfin une terre d’asile pour un grand nombre d’entre eux.
Non pas que les acteurs de cette reconnaissance, les responsables de l’importation de cette musique, la critique dans son entier et les amateurs séminaux de jazz, aient été bien moins racistes que les américains en général, quoique, mais ils avaient un amour propre d’esthète qui leur interdisait de faire l’impasse du beau. Ils étaient bien plus tolérants et éduqués aux choses de l’art que l’Amérique blanche dont la production musicale relevait du suranné, du désuet, du sous-échantillonnage de l’art européen.
Se faisant, la musique afro-américaine reconnu comme art à part entière a grandement contribuée à faire tomber les préjugés raciaux de ce coté-ci de l’Atlantique et a, de facto, valider l’idée d’une véritable culture propre aux États-Unis d’Amérique autre qu’amérindienne. Il s’agissait en fait de sa contre-culture, une culture à partager ! Ce phénomène d’acceptation, de reconnaissance, d’ouverture au monde par grâce à l’art est l’une des vertus sacrées de l’art en général et de la musique en particulier. Pour preuves, le dernier en date de ce miracle culturel est le regard porté sur les Manouches et Gitans depuis qu’ils sont considérés au travers du prisme de leur vision du jazz par Django Reinhardt. Le mépris se replis face aux hommes de l’art qui sont dans le partage des émotions et la transmission des connaissances, ce sont des valeurs universelles. Les « notes bleues » ont cette universalité de la condition humaine.
À y regarder de plus près, la « blue note » trouve sa sœur dans nombres d’autres idiomes musicaux. Bien entendu, sa nature musicale change, son nom s’encre sur d’autres métaphores : le Mojo des musique des Caraïbes ; le Duende du Flamenco ; la Saudade de la musique brésilienne ; le Tarab de la musique Arabe. La reconnaissance de la « note bleue » se ponctue aussi de différente manière : le musicien de jazz ponctue la « blue note » par une interjection Oh Yeah ! (Oh oui !). Dans la musique musette, cela sera Chauffe ! Dans le flamenco, Olé ! (qui veut dire originellement « Allah ! »). De même dans le rebetiko, on a appelle aussi à Dieu au moment le plus fort d’une improvisation, Aman ! ou Yasu ! (Amen ! Jésus !).
L’émotion de la « blue note » n’est pas frontièrisée, elle attrapera celui qui est curieux partout où il veut bien l’entendre ou la voir. Chacun peut la reconnaître s’il le désire, l’exercice est inspiré et mystique. Il demande juste d’être dans la vie. Sa substance est au-delà même de la musique : dans la feuille automnale d’un marronnier, dans une pomme, dans le pelage de son chat, dans un souvenir d’enfance, dans une perle irrégulière, dans un chagrin d’amour, dans un reflet dans la glace, dans un engouement, dans un jeu d’enfant, etc. C’est là-même qu’elle réside. Dans l’esprit du l’artiste, elle pré- existe et c’est là sa faculté de savoir la nommer, la modeler, et – dans le meilleur des cas – lui donner vie. La « blue note » est immanente, c’est un simple intervalle musical qui créée une tension d’où ressort la Blue Note transcendante qui relie l’âme du musicien et celle de son auditeur à l’essentiel : l’Univers, un bonheur fugace, une avance sur le Paradis!
Dans le meilleur des cas, la musique, « l’ici et maintenant » donc, a ce pouvoir infini et divin d’abolir le temps, l’âge, les origines, la langue des musiciens, des auditeurs. Quand une Blue Note est jouée, captée, tous les acteurs de cette art se retrouve au niveau quantique des choses et Alphonse de Lamartine de résumer :
« Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices ! Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices. Des plus beaux de nos jours ! ».
La Quête de la « Blue Note » c’est celle d’un « aleph borgésien » musical, de la note absolue, celle
où convergent toute l’harmonie du Monde en un point au Cœur des hommes.
AL@2026
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Arnaud LEGRAND
Arnaud Legrand, Conteur d’Histoires de la Musique, c’est Le Grand Atelier, où se partage et cultive la musique (enseignement en cours individuel et masterclass) ; L’Expertise d’Instruments Anciens & Vintage (Expert affilié) ; L’Atelier de Lutherie (Artisan,10 ans Guitar-Tech chez Gibson), des Publications et Éditions de référence sur la guitare & les musiques urbaines du XIXe au XXIe siècle, C’est aussi de la musique, des récitals et concerts en tant que musicien ou programmateur, des Contes Musicaux et Conférences Musicales pour les petits et les grands, la composition pour le théâtre et le cinéma plus un brin de poésie et de littérature.
