Busato, un célèbre inconnu!
Quoi de plus désirable après une Selmer ?
Artisan luthier contemporain de Mario Maccaferri, Bortolo Busato fut le premier à s’être engouffré dans les copies de guitares Selmer -plus vraies que nature- qui lui valent aujourd’hui son aura et justifient la cote parfois élevée de ses instruments d’avant-guerre.
par Arnaud Legrand
Dès 1932, l’apparition de la guitare Selmer, initiée par le talent de Mario Maccaferri adjoint au savoir-faire d’Henri Selmer, entraînera dans sa dynamique la création d’indénombrables imitations et interprétations du concept « Selmer » dont les plus belles et fidèles productions restent encore de nos jours les Busato et Favino. Ainsi, les guitares Selmer, Busato et Favino représentent la troïka matriarcale de la lutherie que l’on appelle « manouche ». Elles sont bien entendu charnellement liées à la volubilité du musicien de jazz Django Reinhardt, ainsi qu’à tous les musiciens plus ou moins connus de la période héroïque des bals de la Bastille, des caves de Saint Germain-des-Prés, des Puces de Clignancourt ou du festival de Samois-sur-Seine.
Si l’histoire des guitares Selmer est aujourd’hui connu grâce à l’ouvrage de référence de François Charle, s’il existe quelques pages valides sur internet à propos de Jacques Favino, rien de sérieux n’existait jusqu’alors sur les guitares Busato qui suscitent aujourd’hui un vif intérêt dans le milieu manouche et bénéficie d’un succès d’estime grandissant pour la qualité de ses guitares.
C’est le plus souvent sur des informations contradictoires, erronées ou fantasmées, que se sont forgés au cours des deux dernières décennies l’image et la cote de ce luthier mystérieux dont Django Reinhardt en personne posséda au moins une guitare. Il était donc temps de lever une part du voile sur le mystère « Busato » et d’établir quelques faits historiques le concernant.Voici donc les fruits de la première enquête ouverte à son sujet !
Pour commencer, le véritable prénom de Busato a nourri les conjectures les plus fantaisistes et improbables du petit milieu des luthiers et des aficionados des guitares manouches. Son véritable prénom était Bortolo (et non pas Bartolo ou Bartoloméo ni Pablo). Sur certains documents officiels, l’administration française avait commis dès son arrivée sur le territoire une faute d’orthographe en francisant son prénom en « Bartolo » mais elle rectifia son erreur tardivement dans les années cinquante.
Bortolo Busato est né le 18 janvier 1902 en Italie, précisément à Chiuppano, un hameau de la commune de Carrè, il est le fils de Pietro et Caterina Busato. Son père est menuisier et il sera lui-même ébéniste de métier. Contrairement à la légende et à la majorité des autres luthiers italiens installés en France, il ne vient pas du sud de l’Italie mais de la province de Vincence en Vénétie au nord-est du pays. Arrivé sur le territoire français en 1925, il installe son premier atelier de lutherie au 34, rue de Chaligny dans le 12è arrondissement de Paris et s’inscrit au registre du commerce en février 1931 sous la mention « Fabrique d’Instruments de Musique et Réparation ». Peu après son mariage en 1932 en Italie avec Perronia Nella (née Segalla) et elle aussi originaire de Chiuppano, l’artisan transfère son atelier au 40, rue d’Orgemont dans le 20è arrondissement à Paris où il demeurera de 1934 à 1943. Durant cette période, il n’est pas rare qu’il signe à l’encre ses instruments sur l’étiquette libellée à cette adresse et collée sur le fond de la guitare sous la rosace. On notera qu’en juin 1942, deux mentions le concernant sont ajoutées au registre du commerce; l’une spécifie qu’il étend son commerce aux instruments « à vent et à cordes et appareils de T.S.F. » l’autre -contexte oblige- mentionne laconiquement : « aryen ».
Les années 1931 à 1943 représentent la première époque Busato. Ces modèles type Selmer n’apparaissent pas avant le milieu des années trente et sont les plus riches de l’ensemble de sa production avec un décorum très important. Moins onéreuses que l’originale, elles pouvaient durant cette période d’avant-guerre offrir des options riches en pacotille comme des incrustations de nacrolaque ou autres matériaux synthétiques colorés pour la touche, des perles, des strass incrustés pour la tête et d’épaisses plaques de protection ostensibles. Une esthétique générale empruntée alors au monde de l’accordéon à la manière dont Gretsch habillera ses guitares des atours de ses batteries. Ces guitares ne comportent pas toujours l’une des étiquettes en usage durant les années du « 40, rue d’Orgemont »ou de signature. En revanche, toutes les guitares portant l’une de ces étiquettes sont assurément antérieures à la fin de 1943.
Dès le début de sa production de guitares type Selmer, le soucis de la copie du luthier le conduise même à reproduire en tout point les étuis Selmer adaptés parfois à la taille plus forte de ses propres guitares. Ces étuis d’origine sont tout aussi rares et difficiles à trouver aujourd’hui qu’un étui Selmer !
En 1943, l’artisan ouvre une boutique dont l’enseigne répond au nom de « Tout pour la Musique » au 140, boulevard de Ménilmontant, toujours dans le 20è arrondissement. En toute fin d’année, son atelier quitte définitivement la rue d’Orgemont pour prendre place au numéro 4, cité Griset à Paris, dans le 11ème arrondissement, adresse qui fait son entrée au Bottin Commercial (l’ancêtre des Pages Jaunes) seulement en 1944.
La seconde époque Busato s’ouvre donc en 1943 avec ce grand atelier de la cité Griset, sans doute la plus importante fabrique d’instruments de musique de tout Paris. L’entreprise Busato fabrique, négocie en gros, sous-traite et fait sous-traiter des guitares, des mandolines, des violons, des banjos, des accordéons, des batteries, des trompettes, des saxophones, des clarinettes, des hautbois, des boîtes pour instruments. Tous les futurs luthiers italiens de France et de Navarre, loin s’en faut, sont passés par cet atelier de la cité Griset où ils ont reçu une formation sur le tas, c’est le cas entre autres, de Jacques Favino, de Pierre Bucolo ou encore de Pierre Anastasio. Jacques Favino ne garda pas de son passage chez Busato un excellent souvenir, sans doute n’avait-il pas des tâches à sa convenance, pourtant beaucoup de ses propres innovations et créations seront inspirées par certains modèles Busato.
En 1946, une autre boutique Busato « Tout pour la musique » s’ouvre au 122, rue Amelot dans le 11è arrondissement de Paris, attestant du succès de notre artisan- entrepreneur. Dès la seconde moitié des années quarante, la cité Griset devient elle aussi un point de vente. Il existe un catalogue « Busato » de cette période, le seul connu à ce jour, qui rend compte de cette activité généraliste domiciliée cité Griset. Il ne compte pas moins de cent trois références mêlant joyeusement « jazz à pied », mandoline italienne, accordéon, maracas en aluminium, « tous instruments spéciaux sur demande » et bien entendu des guitares dont des types Selmer dites « de Jazz ». Pour certaines, elles font d’ores et déjà l’objet de sous-traitance !
Commercialement, le luthier se positionne alors en facteur de « Lutherie Artistique » comme le mentionne l’étiquette collée sur le tasseau supérieur de ses copies soignées de guitare Selmer. Le milieu des années quarante fait place à une finition générale sans fard plus traditionnelle et moins luxueuse qu’avant-guerre. Les guitares sont le plus souvent livrées avec un cordier non plus en laiton gravé mais en simple aluminium et mécaniques non plus capotées mais en métal de petite qualité. Ses changements sont imputables aux restrictions de matière première de la période de la guerre, un phénomène qui touche aussi bien, de l’autre côté de l’Atlantique, les renforts de manche ou les pièces de cordier chez Gibson.
L’après-guerre verra refleurir quelques très rares modèles surchargés dont un « Grand Luxe » noir ressemblant à s’y méprendre au modèle « Chorus » de Di Mauro mais c’est bien le « Modèle professionnel », plus proche de l’esprit Selmer, qui est alors le plus populaire et le plus produit. Quoiqu’il en soit, tous les modèles de guitare Busato type Selmer sortis et directement vendus à l’atelier de la Cité Griset à partir de janvier 1944 sont authentifiables à leur étiquette sur le tasseau supérieur du manche de la guitare. Il en existe trois variantes dans leur composition : deux blanches et carrées puis ovales vertes ou blanches collées sous la rosace. Les instruments vendus directement dans la boutique du 140, boulevard de Ménilmontant présentent en plus un logo métallique en trapèze cloué sur le devant ou l’arrière de la tête des guitares. Les guitares fabriquées pour les grandes boutiques d’instruments telles Paul Beuscher ne portent parfois qu’une marque au fer sous la table. Si Bortolo Busato signe encore certaines étiquettes, c’est dans une moindre proportion qu’il fabrique encore lui-même quelques guitares à la cité Griset : il a confié la majeure partie de la production interne des façons Selmer à quelques ouvriers dont Pierre Calza qui en prendra intégralement la charge dans les années cinquante. Cet autre italien née avec le siècle avait appris son métier en fabriquant des pianos pour la célèbre maison Gaveau. Il fut l’un des plus fidèles ouvriers de Bortolo.
A la fin des années quarante, la cité Griset comptait jusqu’à quarante-trois employés, dont 36 au moins officiellement déclarés, sans compter les multiples sous- traitances auxquelles Bortolo Busato faisait appel au sein même de son atelier pour la fabrication des guitares bien sûr, mais aussi pour polir les cercles de banjos de sa fabrication ou encore pour créer de nouveaux modèles d’accordéons comme l’Harmonéon, un accordéon chromatique de concert unique au monde, conçu et réalisé par Giovanni Segalla, son beau frère.
Dès 1946, Bortolo Busato et son épouse ont fait leur première demande de naturalisation française qu’ils n’obtiendront qu’en octobre 1951 après des avis et enquêtes de l’administration plus ou moins favorables : l’artisan, tout en étant « loyaliste », ne s’est aucunement investi dans le combat contre les allemands et à même prospéré durant cette période.
L’année 1951 ouvre la troisième et dernière époque Busato, celle de l’atelier ouvert à son nouveau domicile du 73, avenue de Coeuilly sur le plateau de Champigny-sur- Marne dans le Val-de-Marne, en proche banlieue parisienne. Cette décentralisation, tant privée que professionnelle, va permettre au luthier d’augmenter de façon significative sa capacité de production avec six ouvriers supplémentaires mais aussi d’élargir ses horizons commerciaux. En 1952, il fait ajouter au registre du commerce les activités de « commission importation, exportation de toutes marchandises en particulier bonneterie, instruments de musique, bois, conserves». Bortolo Busato fournit ainsi en bois d’ébènisterie les fabricants installés à Paris dans le Faubourg Saint Antoine, entre la place de la Bastille et de la Nation. La boutique du bld de Ménilmontant est alors déclarée comme succursale. Notre luthier fait dès lors sous-traiter la plus grande part des produits de son catalogue musical, à commencer par toutes les caisses de ses guitares classiques fabriquées par Pierre Fontaine (né en 1910), luthier qui fabriqua à lui seul les deux tiers des guitares d’entrées de gamme du marché français entre 1952 et 1982. De même, la fabrication des belles reproductions de Selmer de Busato prendra peu à peu fin avec les guitares Selmer elles-même. Les Busato type Selmer postérieures à 1952 ne seront bientôt plus que des petites copies parfois assemblées avec des éléments de lutherie disparates de sous-traitance française ou même italienne. Une pratique alors courantes chez les italiens de Paris tels que Di Mauro par exemple qui faisait venir des manches en quantité depuis le sud de l’Italie. Sur ces petites Busato « sans noms », assez fréquentes sur le marché, on ne trouve aucune marque au fer derrière la tête ou sous la table ni même d’étiquette. Si certaines sont signées et datées de la main de Busato, tout indique qu’elle furent fabriquées par Pierre Calza et destinées aux magasins de Bortolo Busato. Quoiqu’il en soit, elle relève bien souvent de peu d’intérêt comparé aux deux premières périodes Busato.
En 1953, le « Tout pour la Musique » du bld de Ménilmontant est mis en gérance à une petite société nommée « Radio Electricité & Télévision », un signe des temps. En 1957, l’atelier quasi clandestin de Champigny-sur-Marne est enfin enregistré au registre du commerce et prend définitivement le pas sur celui de la cité Griset dont l’activité de fabrication est alors réduite. Bortolo ajoute alors deux nouvelles activités à la société Busato : la mercerie et la lingerie ! En résumé, la fin de la troisième période Busato sonne le glas de son intérêt musical au profit d’une entreprise d’importation plus généraliste.
Le luthier Pierre Fontaine conserve de Bortolo Busato l’image d’un petit homme râblé assez discret et peu bavard, sinon timide, qui payait ses ouvriers sans pouvoir leur donner l’argent de la main à la main; il venait discuter une minute au poste de travail de chacun et laissait discrètement les billets chiffonnés de leur paie sur un coin de l’établi. Il se remémore aussi un homme appliqué dans l’exécution de son travail en tant qu’artisan, remarquable commerçant qui gagna très bien sa vie. A ce titre, il fut l’un des premiers en France à s’offrir une DS Citroën dès sa sortie milieu cinquante, un véritable signe extérieur de richesse, la même que Charles De Gaulle ! Paradoxalement, Pierre Fontaine garde aussi le souvenir d’un homme désordonné sur son établi et passablement désorganisé dans la gestion de son entreprise. Il connut de ce point de vue quelques tracas administratifs -notamment suite à un grave accident du travail de l’un de ses employés- mais la fluidité de ses liquidités lui permit toujours de rebondir.
En pleine prospérité, sur les rails d’une nouvelle carrière d’importateur de gros en tout genre, Bortolo Busato décéde le 4 juillet 1960 d’un arrêt cardiaque à son domicile de l’avenue de Coeuilly à Champigny-sur-Marne. Il eut trois enfants de sa femme Perronia : un fils, Pierre qui se donna la mort peu après le décès de son père, et deux filles, Caterina et Brunetta, cette dernière tenait la fameuse « bonneterie-mercerie-lingerie » attenante à l’atelier paternel en banlieue. Sans descendance directe ou même de véritable repreneur, son nom s’évanouira bien vite dans les limbes du métier de luthier à l’aube de la production de grande masse.
La légende et les contradictions -qui sont deux soeurs- commenceront alors à grandir. D’entre-elles les plus amusantes font mention d’un homme hâbleur de grande taille ou, mieux encore, de sa mort dissimulée aux autorités pendant près de quatre ans pour que sa femme poursuive son oeuvre. Toute médaille à son revers et le succès contemporain de notre luthier fait fleurir sur le net des guitares de qualité variables et douteuses à prix d’or parfois très hâtivement attribuées à Bortolo Busato !
De l’importation-exportation avérée et très sérieuses de « conserves », on ne sait encore rien. Il reste donc du travail pour parfaire ce court portrait, mais le voile est enfin levé, quelques jalons posés et la voie est tracée. Mon enquête continue…
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Arnaud LEGRAND
Arnaud Legrand, Conteur d’Histoires de la Musique, c’est Le Grand Atelier, où se partage et cultive la musique (enseignement en cours individuel et masterclass) ; L’Expertise d’Instruments Anciens & Vintage (Expert affilié) ; L’Atelier de Lutherie (Artisan,10 ans Guitar-Tech chez Gibson), des Publications et Éditions de référence sur la guitare & les musiques urbaines du XIXe au XXIe siècle, C’est aussi de la musique, des récitals et concerts en tant que musicien ou programmateur, des Contes Musicaux et Conférences Musicales pour les petits et les grands, la composition pour le théâtre et le cinéma plus un brin de poésie et de littérature.
